Lettre Zola n°10 Salomé Berlemont-Gilles
Tu connaitras la peur
Jeune étudiante fraîchement débarquée à Paris, la narratrice tombe peu à peu sous l’emprise d’un de ses professeurs, qui arrache à l’innocence de ses proies de quoi nourrir un ego malade. Elle fait face à des institutions complices qui préfèrent protéger les agresseurs et museler les victimes. Quitte à inverser la logique du droit. Metoo arrive.
La jeune femme est devenue écrivaine. Désormais, elle peut armer sa défense de mots et sait comment matérialiser l’indicible, pointer le mal sous la banalité apparente des êtres. Aidée par d’autres femmes, elle bâtit une contre-enquête qui fait changer la peur de camp. Cette lettre est un combat pour la vérité. Pour que résonnent d’autres « J’accuse ! »
« Bonjour Salomé,
Je tiens d’abord à vous présenter mes plus plates excuses pour le message qui va suivre. Celui-ci pourrait raviver de douloureux souvenirs. Je comprendrais donc que vous ne souhaitiez pas poursuivre la lecture de ce message ni me répondre.
En 2020, pendant le confinement, j’ai perdu ma mère. Les années qui ont suivi jusqu’à présent ont été réellement traumatiques. Je n’ai pas vraiment su faire face et j’ai fini par perdre le fil de ma vie personnelle et professionnelle. Je me suis retrouvée à être hôtesse d’accueil au sein du cabinet dans lequel travaille Marc.
Ce dernier est en couple et a une fille qu’il partage avec sa femme. Cela ne nous a cependant pas empêchés de vivre une histoire. Dès le départ, mon instinct me disait de fuir car je pensais ne pas aller suffisamment bien pour qu’il s’intéresse sincèrement à moi, qu’il éprouve des sentiments.
Il a fini par me parler de vous, de ce qu’il s’est passé entre vous deux, des conséquences que cela a eues dans votre vie. Je vous épargne ici les détails mais si vous me le demandez, je vous raconterai. Après qu’il m’a fait le récit de votre histoire commune, mon instinct s’est réactivé, mais pour autant, je ne l’ai pas suivi.
Cette nuit, j’ai eu l’occasion de longuement discuter avec sa femme. J’ai compris alors qu’il y a sans doute des similitudes dans nos histoires, à vous ainsi qu’à moi, avec lui. Il me semble que votre relation remonte à plusieurs années maintenant. Je sais aussi qu’à un an près, vous et moi avons le même âge et que, de fait, vous étiez extrêmement jeune lorsque tout cela vous est arrivé.
Je sais que mon message peut être interprété comme celui d’une maîtresse vindicative car lésée. Cependant, aujourd’hui, je me réveille complètement brisée, avec le sentiment d’avoir été finement utilisée, manipulée, et je ne sais pas vraiment quoi faire. Ce n’est bien entendu pas à vous de porter la charge de mon malheur. Je sais aussi qu’il est très facile de vous contacter maintenant que rien ne va plus alors que j’aurais pu le faire plus tôt, et qu’il y a une forme de lâcheté dans ma démarche.
J’aurais cependant voulu, si vous me le permettez, échanger avec vous, connaître votre version. Je me dis qu’en connaissant la vérité, en continuant à découvrir son vrai visage, j’aurai moins de difficultés à passer à autre chose, sans grandement souffrir, car je sais que je ne peux me le permettre.
Encore une fois, je comprendrais parfaitement que vous refusiez de me répondre et je tiens de nouveau à vous présenter mes plus plates excuses si mon message soulève des traumatismes de votre côté. Je n’insisterai pas, ne vous harcèlerai pas. Je pense que vous en avez suffisamment bavé.
Si par ailleurs vous souhaitez m’accorder le temps d’échanger, je vous en serai extrêmement reconnaissante et je vous remercie d’avance. »
Sara m’avait envoyé son message sur LinkedIn. La notification cramoisie palpitait à droite de mon écran et je l’avais ouverte par automatisme, pensant qu’elle renverrait vers une énième offre de commercial à la photo dynamique et à la capacité de nuisance digitalement multipliée. Depuis la fin de mes études, j’avais pris l’habitude de séparer ma vie en autant de petits compartiments que nécessaire pour m’inventer des existences qui ne se chevauchaient jamais sans ma supervision : une stratégie qui me permettait de croire que je trompais mon monde et que je parvenais à singer la performance enthousiasmée que valorise le monde du travail. Je m’étais sentie écartelée pendant de longues années avant de trouver cet équilibre précaire qui s’écroulait tous les six mois. Mais cette tendance à la porosité ne m’avait pas préparée à l’irruption de ce grand pavé de texte.
Il m’avait fallu quelques minutes pour lire l’intégralité du message, et presque deux jours pour y répondre. Pourtant, j’avais su immédiatement que j’allais lui écrire… Il est paradoxal d’être écrivain et dépourvu de mots, mais c’est souvent mon cas. Écrire l’intimité, quelque chose qui vient directement de soi sans l’aide de la fiction, de ces créatures factices que sont les personnages s’apparente à une vivisection auto-infligée que j’ai toujours cherché à éviter. J’avais élaboré un message sommaire, bref et trébuchant qui ne contenait à peu près rien de ma pensée et je le lui avais envoyé. Je lui avais proposé de continuer nos échanges par téléphone et lui avais laissé mon numéro.
Sa réponse avait été presque immédiate. J’avais vécu quelque chose de semblable à ce qu’elle avait vécu : je ne pouvais pas encore comprendre toute son expérience mais je connaissais l’urgence de ce qu’elle traversait. Ses quelques mots, polis, désireux de respecter ma douleur alors qu’éclatait la sienne, avaient le goût familier du souvenir, les contours d’un devoir de mémoire qui rejaillissait et me laissait perplexe. Ses circonstances précises, les tragédies personnelles qui l’avaient amenée là, ce ne sont pas mes histoires et il ne m’appartient pas de les raconter.
Ce que je savais, c’était que sa fragilité, ces scories que venait de lui infliger la vie, elle les porterait comme je l’avais fait – comme on tend le flanc…